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Juste pour les voir

 

     Je me souviens très bien du jour où je les ai retrouvés. C’était le 18 avril 2012, ou peut-être le 19… Ou alors le 20 ? Peu importe la date, ce qui compte, c’est que je les ai retrouvés, tous les deux. Et cela, je m’en souviens très bien.

J’étais partie toute seule, comme une grande. Partie à l’aventure du haut de mes trente printemps tout frais. J’avais quitté ma campagne et mon village natal. Mon si petit village, cet irréductible trou de verdure cerné par les bois, gardé par des visages familiers, préservé de la cohue et des gaz d’échappement, fier de sa réclusion. J’étais partie toute seule, comme une grande. J’avais pris l’avion et m’étais retrouvée entourée de dizaines d’autres personnes qui comme moi gardaient les yeux rivés sur l’horizon. Où allions-nous ? Que faisais-je là avec tous ces gens que je ne connaissais pas ? Je n’en avais qu’une vague idée. Mais ce que je savais, ce dont j’étais sûre, c’est que je partais à leur rencontre. Oui, dans peu de temps j’allais enfin les retrouver, tous les deux.

Mais une fois le pied posé sur cette terre inconnue, je ne les ai pas vus. Où étaient-ils ? Je suis montée dans des bus, j’ai visité une multitude de lieux. J’ai raconté à tant de monde l’histoire de ceux que je venais chercher, j’ai prononcé leur nom des centaines de fois. Mais toujours aucune trace d’eux. Où étaient-ils donc ? L’attente devenait insoutenable. Partout où j’allais, je les sentais plus proches de moi, comme si je pouvais les toucher du bout des doigts, comme s’ils étaient là, juste derrière moi, guidant mes pas, me soufflant à l’oreille qu’ils étaient là. Lorsque je me retournais, je ne voyais que des visages inconnus, ne parlant pas ma langue, ignorant mon histoire.

     Et puis je suis entrée dans un parc. Tout autour de moi, arbres et buissons étendaient le vert de leurs plumes jusqu’au ciel. Juste au-dessus, le chant des oiseaux résonnait comme des cris d’enfants dans une cour de récréation. Des arbres, des oiseaux, des fleurs. Et un escalier en pierre.

Je me souviens très bien lorsque mon cœur s’est serré en passant sous ce wagon noir suspendu dans les branches. Le ciel s’est assombri et les oiseaux se sont tus. Au fur et à mesure que je descendais dans l’ombre de ce train figé pour l’éternité, des frissons transperçaient ma colonne vertébrale et raidissaient mon dos. Où étais-je entrée ? Ne ferais-je pas mieux de rebrousser chemin et m’enfuir tant qu’il est temps ? Mais bien qu’alourdies, mes jambes continuaient d’avancer dans les allées en longeant d’énormes blocs de pierre gravés de milliers de noms. Alors mes pas fébriles se sont accélérés comme les battements de mon cœur qui, tel un train lancé à toute allure, suivait le chemin que traçait ce mur de l’Histoire.

Quand soudain je les ai vus. Tous les deux. Je n’osais pas y croire ! Et pourtant ils étaient bien là, devant mes yeux humides, au bout de mes petits doigts tremblants.

LEONIE et GABRIEL

 

Devant moi, leur arrière-petite-fille partie toute seule comme une grande par-delà les frontières. Léonie, ma mémé que je retrouvais enfin ! Gabriel, mon pépé que je rencontrais pour la première fois ! Je caressais de ma main chaque lettre qui dessinait leur prénom en essayant de retenir les sanglots qui se pressaient dans ma gorge. Ils étaient là, inscrits dans le marbre à tout jamais. A cet instant, je me suis sentie si petite mais si fière. Si seule aussi. Personne pour essuyer mes joues et mon nez rougis, pour apaiser ce trop-plein d’émotion, pour me serrer dans ses bras et ancrer ce moment si fort dans la réalité. Je n’avais que cette pierre et la mémoire que j’en rapporterais.

Alors, avant même d’emprisonner cet instant éphémère dans mon téléphone portable, je me suis assise en regardant mes arrière-grands-parents droit dans les yeux. Et j’ai pleuré. A chaudes larmes, comme un enfant. J’ai laissé s’évaporer mes trente ans au-dessus des arbres, dans le chant des oiseaux. Je n’étais pas seule car dans chaque goutte d’eau salée qui roulait sur mon visage, c’était un proche qui pleurait avec moi. Oui, toute ma famille, tout mon village était là, face à Léonie et Gabriel. Ils avaient tous fait le voyage. Je les sentais penchés sur mon épaule, j’entendais chacune de leur voix raconter encore une fois cette histoire. L’histoire de ce maudit jour de mai, de ce village, de ces familles, de ces camions, de ces cris. De ce silence. L’histoire de tous ces gens qui sont partis, qui sont restés. De ceux qui ont refusé de baisser la tête, qui ont tendu leur main, ouvert leur porte et grâce à qui je n’aurai jamais à me demander ce que j’aurais fait à leur place.

     Je me souviens très bien du jour où j’ai retrouvé Léonie et Gabriel, deux Justes parmi tant d’autres histoires, mais héros de la mienne.

 

La voisine, 17-21/04/2015.

 

* prix d'estime au concours de Lagruère (47)



15/06/2015
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