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Une toute petite voix

La sacoche a manqué me tomber sur la tête. Le vieux monsieur en est tout désolé. Il reste un petit moment encore, figé sur ses deux jambes qu'il n'a pas pu déplier complètement, la main sur sa bouche, à me regarder d'un air penaud.

Tout va bien lui répond mon sourire un peu crispé. C'est qu'il m'a fait sursauter le bougre !

Je somnolais tranquillement, les écouteurs bien vissés au fond des oreilles à me délecter des notes de mon Agnël chérie, quand mon voisin d'en face a estimé qu'il était l'heure de casser la croûte. C'est également ce moment-là qu'a choisi le train pour plonger dans une courbe un peu serrée. Sur le coup, j'ai cru qu'il venait de dérailler. Le choc de la sacoche sur la tablette en plastique a été d'une rare violence. La moitié de la voiture a fait un bond sur son siège !

Le vieil homme s'est rassis et entame à présent les premières bouchées de son jambon-beurre, en me jetant de temps en temps quelques regards emplis de cet air un peu trop navré qui ne le quitte plus depuis cinq minutes.

Le train a ralenti. Dehors, la nuit est tombée mais aux lueurs des lampadaires, je dirais que nous sommes arrêtés aux abords d'une gare, une petite gare de campagne. Quelques instants plus tard, un signal sonore perce le silence qui était retombé dans le wagon, puis une voix très lointaine nous informe de la situation. Du moins, c'est ce que j'en déduis car la voix est si inaudible, comme si elle provenait d'ailleurs, de l'autre côté des frontières ; je ne comprends absolument rien de ce qu'elle raconte. C'est comme si un tout petit monsieur, avec une toute petite bouche, se mettait à parler une toute petite langue dans un tout petit micro.

Ça existe les toutes petites langues ? Et les très grandes, les langues géantes ? Faut-il avoir des toutes petites oreilles pour entendre les tout petits riens des toutes petites voix ? Et des oreilles énormes pour gober les énormités qui fusent des énormes bouches ?

Pendant que je tente de me répondre, je laisse mon regard glisser sur la fenêtre et se poser doucement sur le reflet des mâchoires du vieux monsieur qui termine son sandwich.

Et de cette bouche, que peut-il en sortir ? Pour l'instant je n'ai vu que des choses y entrer. Voilà bientôt deux heures que nous roulons dans la nuit face à face et nous n'avons quasiment pas échangé le moindre mot. Quelle voix se cache derrière cette mandibule âgée mais encore vigoureuse ?

Une secousse me tire de mes réflexions glacées et me ramène dans le compartiment qui ronronne comme un vieux chat repu. Je frémis en m'apercevant que l'homme m'observe en train de scruter sa mâchoire. J'entends son sourire me dire en me poussant du coude avec espièglerie : "Allons, qui n'a jamais joué à ce jeu-là ? Dévisager un passager dans son sommeil ou le reflet de la vitre ou même du coin de l'oeil."

Le train est reparti de plus belle. L'arrêt n'était pas prévu, un léger incident sur la voie, un obstacle à dégager. Nous arriverons à Paris avec vingt minutes de retard. C'est ce qu'a annoncé la toute petite voix dans le tout petit micro. Encore une fois je n'avais rien saisi, mais mon gentil voisin m'a fait la traduction. Il en a profité pour glisser deux ou trois traits d'esprit, quelques calembours et autres jeux de mots. Sur le dernier, il m'a fait un clin d'oeil complice, comme si nous étions les deux seuls de tout le wagon à pouvoir nous comprendre, peut-être même à pouvoir nous entendre.

Mon sourire se décrispe davantage et j'écoute ses blagues et ses anecdotes cocasses qui maintenant se succèdent au rythme des battements de coeur du train. Je dois reconnaitre qu'il a un certain talent de narration. Bientôt c'est tout sa rangée puis la mienne qui tournent la tête et tendent l'oreille pour suivre ses histoires. Sous nos sièges, le train acélère encore, comme s'il cherchait à remonter le temps et rattraper nos vingt minutes de retard.

Parmi tous ces gens qui sourient autour de moi, parmi toutes ces bouches ouvertes en demi-lune, qui partagent cette parenthèse éphémère de bonheur tout simple, parmi eux, qui s'est réjoui du résultat des dernières élections américaines ? Oui je sais, il faut toujours que je vienne gâcher la fête. Mais j'aimerais savoir.

Qui, parmi tous ces visages sympathiques ici ce soir, dans ce bolide lancé à toute allure fonçant droit sur Paris, qui ne s'offusquerait pas de l'érection d'un mur obscène, ce mur de la honte, parfaite illustration du cataclysme qui gronde au loin, de cette amnésie collective qui nous menace, pur déni de l'Histoire et de l'humanité ? Qui ?

Sur les sept sourires qui brillent autour de moi, combien sont favorables au retour de la peine de mort, à l'interdiction d'être parent à une certaine catégorie de gens qui s'aiment, pourtant du même amour que tous les autres ; combien sont farouchement opposés au droit de pouvoir choisir de ce que l'on veut faire de son clitoris et de son utérus, au droit d'oublier la pilule, au droit de ne pas vouloir être mère sans pour autant remettre en question sa condition de femme, cet autre citoyen de la planète, cette autre partie de l'humanité ?

Qui donnera sa toute petite voix pour elle, cette bouche énorme et répugnante dans moins de six mois ?

Soudain, je sursaute. Une nouvelle fois. Du fond du compartiment, j'aperçois le visage d'Agnël. Oui, je la reconnais, c'est bien elle, c'est Agnël ! Elle remonte l'allée dans ma direction. Dans cinq rangées, elle va frôler mon épaule. Ça alors, Agnël est dans le même TGV que moi ! Plus que quatre rangées. Comme elle est belle ! Aussi belle que sa musique. Trois. J'entends au loin les notes qui s'échappent de son piano et courent vers moi. Deux. Elle est là, c'est bien elle, dans le même train que moi ! Je devrais arrêter de la fixer, tourner la tête, faire comme si je n'avais pas remarqué qu'elle s'approche de moi et s'apprête à m'effleurer du bout de ses doigts fins de virtuose. Agnël !

Ça y est, elle est passée. Je n'ai rien senti. A peine si ma frange a frémi au vent de ses pas. Sa main ne m'a pas touchée. Je crois que j'ai fermé les yeux. Ai-je rêvé ?

De l'autre côté de l'allée, un petit bichon frisé lèche les doigts de son maître absorbé par les récits envolés de mon vieux monsieur de voisin. Je croise le regard de ce dernier et y devine un soupçon de fierté accompagné d'une pointe de malice. Il tient son auditoire en haleine, fait durer le suspense un court instant, le temps pour moi de laisser s'évaporer mon idole angélique et raccrocher les wagons en me rebranchant sur son canal.

Une secousse. Encore une. Je sursaute. Pour la dernière fois probablement.

Puis tout est noir. Tout tourne. Même moi je crois. Est-ce un rêve ? Quelque chose me cogne la tête. La sacoche du vieil homme ? Aïe, ça fait mal ! Ça tourne encore, encore plus vite.

Où suis-je ? Est-ce un rêve ? Je n'entends plus les blagues de mon voisin, ni les rires des autres passagers. Autour de moi, ce n'est plus qu'un fracas assourdissant, une explosion de verre et de ferraille. Des masses de toutes sortes, de toutes formes et de toutes matières me heurtent chaque seconde. Je voudrais crier mais n'y parviens pas. Je voudrais appeler le vieux monsieur, lui demander qu'il me traduise ce que la toute petite voix du tout petit micro a dû dire pour expliquer ce qui est en train de se passer. Moi je ne la comprends jamais, mais lui sait décrypter ses messages codés, il doit avoir des oreilles ajustables, capables de s'adapter aux différentes tailles de bouches, des plus minuscules aux plus gigantesques. Où est-il mon vieux monsieur ? Je n'y vois plus rien, je n'entends plus rien. Où est le petit chien, où sont les doigts de son maître ? Et Agnël ? Où est-elle ? Est-ce son corps que j'ai senti me rouler dessus quelques instants avant qu'il ne disparaisse une nouvelle fois dans le ventre du bolide qui a perdu la boule ?

Que se passe-t-il ? Où suis-je ? J'ai l'impression de voler dans une cage trop étroite.

Le manège s'arrête brusquement. Un flash, comme un éclair dans la nuit noire, fait irruption dans le wagon, du moins ce qu'il en reste.  En une fraction de seconde, j'aperçois des manteaux, des sacs, des câbles et des corps pendre un peu partout autour de moi. Certains remuent, d'autres pas. A la fois lourde et légère, je pends moi aussi, immobile au-dessus de rien. Quelque chose de chaud, ou froid je ne sais pas trop coule le long de mon visage.

Le silence a envahi l'espace. Je ne sais pas si j'ai mal ou si je flotte. J'ai envie d'exploser de rire ou bien peut-être de pleurer.

Qu'est-ce que je fais là ? On doit m'attendre à Paris. Où est mon téléphone, que je prévienne que je ne serai pas à l'heure ? Mais quelle heure ? Depuis combien de temps suis-je suspendue la tête en bas ? Où est le vieux monsieur qui a peut-être voté Trump il y a un mois ? Où est le petit bichon dont les doigts du maître pourraient bien rallumer la flamme au printemps prochain ? Où est mon idole intouchable, montée trop vite s'assoir trop près des étoiles et qui a déjà oublié comment on fait pour regarder en bas ?

Ou pas. Peut-être est-elle seulement un esprit libre, tellement libre qu'elle traverse les autres corps sans les voir, sans même se rendre compte qu'ils existent. Peut-être aurais-je dû continuer de la fixer quand elle s'avançait vers moi, plonger mes yeux dans les siens pour les accrocher comme un hameçon, pour lui faire signe que je suis là, que je la trouve belle, magique et que je l'aime et lui sourire tout simplement pour qu'elle voie que j'existe.

Cela n'a plus d'importance maintenant, de là où je suis je peux voir le monde à l'envers. Sauf que je crois que j'ai les yeux fermés. Ou alors je suis morte. Ce serait donc comme ça que je finirais, suspendue la tête en bas après un tour de montagnes russes, sans avoir dit au-revoir à personne, pas même à moi...

Soudain, une petite voix s'élève dans la nuit. Cette fois-ci je l'entends, elle ne vient pas du micro.

"Quelqu'un aurait-il trouvé ma sacoche en cuir ? Elle m'échappe tout le temps, j'espère qu'elle n'a blessé personne."

 

La voisine, 21-25/11/2016.

 



16/12/2016
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