la-page-de-la-voisine

la-page-de-la-voisine

6h01

Le réveil braille depuis une minute à côté de moi. Robert n’a pas bougé. Etonnant, lui qui est plus sensible que moi aux bruits et qui peut se lever d’un bond à la première sonnerie. Ça m’épatera toujours d’ailleurs. Je ne sais pas comment il fait, moi je n’y arrive pas. L’alarme du téléphone peut sonner, le radio-réveil peut hurler les informations à tue-tête, le chien aboyer parce qu’il a faim, le camion des poubelles s’arrêter devant la fenêtre, les voitures klaxonner en formant les premiers bouchons matinaux dans la rue, rien à faire. Si je dors et que mon rêve me plait ou bien si j’ai juste décidé que je n’avais pas envie d’aller bosser, mes yeux resteront fermés, je ne bougerai pas.

Mais là, la radio parle toujours et Robert ne réagit pas. Du coup, ça me réveille. Je me retourne. Robert n’est pas là. Ça me rassure. Il s’est bien levé avant moi, tout va bien. Je n’ai plus qu’à me rendormir. Sauf que ça ne marche plus. Allez, un petit effort, je l’ai déjà fait. J’ai encore le temps avant de me mettre en retard. Les draps sont tout chauds, l’oreiller est si doux…c’était quoi mon rêve déjà ? Non, pas moyen. J’en veux à Robert. Il aurait pu faire plus de bruit en se levant. Ce que les hommes peuvent être égoïstes parfois !

Bon, tant pis, je serai donc à l’heure au boulot. Douche, habillage, maquillage. Petit dej’, balade du Chonchon. C’est fou, on dirait que je sens déjà la transpiration. Avant de partir, je me rends compte que Robert ne m’a même pas dit au revoir. Et le traditionnel bisou en l’air du matin alors ? Je lui en veux, naturellement. Qu’est-ce qui ne va pas chez lui ce matin ? On règlera ça ce soir. Dernier checkpoint devant la glace du hall d’entrée et en route.

Où ai-je garé la voiture hier soir ? Ben ça alors, je ne m’en souviens plus. Du moins, il me semblait l’avoir laissée devant le portail de la voisine acariâtre mais je ne la vois pas. C’est drôle cinq minutes, guère plus. Etre en retard au boulot est un concept que je défends bien dans mon lit, beaucoup moins dans la rue, un lundi matin de novembre. Malgré la fraicheur ambiante, je sens que je transpire, de plus en plus fort. J’en viendrais presque à étouffer.

J’ai un peu l’air d’une truffe à errer de si bonne heure dans les rues du quartier, à la recherche de ma voiture. J’aperçois la voisine acariâtre qui m’observe depuis la fenêtre de sa cuisine. Ça aussi ça m’épate. A la retraite et déjà debout. Pour quoi faire au juste, on n’en sait trop rien. J’ai découvert qu’il existait des gens, à la retraite entre autre, qui n’aimaient pas beaucoup dormir et se levaient tôt tous les jours, week-end compris. Pourquoi ? Peut-être un besoin naturel les sort-il de leur lit et ils ne repartent pas se coucher ensuite ; peut-être sont-ils restés bloqués sur leur vie d’avant, lorsqu’ils travaillaient encore ; peut-être les matins sont-ils moins drôles, tout seul dans un grand lit,  qu’à deux… Peut-être est-il plus amusant de contempler le spectacle qu’offre la voisine d’en face, pauvre fille en nage, à courir partout pour retrouver cette satanée voiture qui a disparu !

On ne me l’aurait pas volée tout de même. Pas mon vieux tacot défoncé, parfait reflet de ma vie ; des emballages de paquets de gâteaux et des mouchoirs usagés jetés au pied des sièges, le cendrier débordant de mégots, les vitres grasses de fumée, les miettes de pain et les poils de chien étalés sur la banquette arrière. Non, l’Audi d’à côté aurait eu plus de succès. Et l’Audi d’à côté, elle est là. Pas ma 106 !

Ça commence à m’agacer sérieusement. Robert, à tous les coups, qui l’a déplacée avant de partir sans me prévenir. On va avoir des choses à se dire ce soir, ça il peut en être sûr ! Non, mais c’est quoi ces manies d’oublier que les autres existent ? Après on dit que c’est moi la chieuse. S’il a quelque chose à me reprocher, qu’il m’en parle au lieu de se venger sur ma voiture. Je suis une fille ouverte au dialogue me semble-t-il. Ce que les hommes peuvent être lâches parfois ! Est-ce que j’ai râlé la semaine dernière quand il a oublié de préciser que je ne voulais pas d’anchois sur ma pizza ? Non. Est-ce que j’ai relevé quand il a haussé les sourcils (si, j’ai bien vu !) au moment où je lui ai annoncé que j’avais peut-être envie de changer de boulot ? Non. Est-ce que j’ai dit quelque chose quand il a accepté l’invitation de sa mère alors que c’était le week-end que j’avais prévu pour lui faire une surprise et partir en amoureux sur la Côte ? Non plus. Alors me laisser un petit mot, avec un bisou, pour m’avertir que la 106 avait changé de place, je pense que ce n’était pas trop demander.

Et puis qui est-ce qui braille comme ça de si bon matin ? J’entends les cris jusqu’ici. Apparemment, il n’y a pas que moi qui suis en colère. Il me semble qu’ils me hurlent dans les oreilles. Je ne comprends pas bien ce qu’ils disent. On dirait qu’ils se reprochent le conflit au Proche orient, celui en Ukraine, un avion qui s’est écrasé, un bébé qui a disparu d’une maternité. Ils enchainent en vociférant sur le remaniement ministériel, les manifestations des intermittents, le congrès du MEDEF… Ils sont fous ! Se disputer pour ça de si bon matin. Robert et moi, à côté, on est ridicules. Ils ne s’arrêtent pas là. Pendant que je me désespère de mettre un jour la main sur ma voiture, ne supportant plus l’odeur de mes aisselles, je les entends crier la météo et les infos sur le trafic en France. Ils en viennent même à parler de la bourse et s’envoyer des publicités à la figure. On est bien tous différents. Moi je serais plutôt du genre à ressortir les vieux dossiers, ceux dont j’avais presque oublié l’existence et surtout l’origine, mais dont je suis quasiment sûre qu’elle ne vient pas de moi. Et puis, les disputes matinales, ce n’est pas mon fort, je ne suis pas prête. J’aime mieux le soir, après une bonne journée de ressassement, c’est plus riche, il y a plus de matière. En tout cas, il ne me viendrait pas à l’idée d’enclencher une bonne scène de ménage à cette heure-ci, en arguant comme un journaliste de France Inter. Les voilà qui se mettent à chanter, pas mal en plus. Je l’aime bien cette chanson. Etrange façon de se réconcilier tout de même. Là aussi on est bien tous différents. Moi je serais plutôt du genre à utiliser autre chose que mes cordes vocales, une partie de mon corps située légèrement plus bas…

Ils me cassent les oreilles. J’ai chaud. Je tourne et je vire. Robert ne répond pas à mes appels.

 

6h03.

Le réveil braille depuis trois minutes. Robert se tourne vers moi, m’entoure de ses bras et me dépose un baiser sur le front.

 

 

La voisine, le 01/09/2014.



03/09/2014
2 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 20 autres membres