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"Croire en l'homme me suffit"... (Stéphane Hessel)

Que se passe-t-il ? Comment en est-on arrivé là ?

Toujours ces mêmes questions qui me reviennent sans cesse à chaque fois que j'ai le malheur d'allumer la radio pour écouter les informations de minuit.

Où va le monde ? Je ne crois pas ce que j'entends.

Hier New York, Kaboul, Sousse, Paris, Bruxelles, Orlando, Istanbul...

Aujourd'hui Nice.

Je ne peux m'empêcher de penser à demain.

 

Toutes ces villes où j'ai laissé des souvenirs, où j'aurais pu m'en faire. Mes empreintes sur les pavés, des photos par centaines, des ampoules aux pieds, des nuits torrides hors du temps et de la réalité. Et la promesse, toujours la même, d'y revenir bientôt, d'y aller un jour.

Tous ces visages, toutes ces vies que je ne connaissais pas. Que j'aurais pu croiser, comme ça, au hasard d'une rue, sur le banc d'un parc ou d'un arrêt de bus, à la terrasse d'un café, dans une salle de concert. Toutes ces vies qui ont peut-être croisé la mienne sans que je le sache, sans que j'aie le temps de leur dire bonjour, merci, au-revoir.

Tous ces enfants qui ne naitront pas, qui ne connaitront pas le bonheur de fouler cette bonne vieille terre que l'on piétine impunément. Tous ces parents qui ne le seront jamais, partis trop tôt, trop vite, comme un feu d'artifice raté dans l'innocence de leur jeunesse. Ils ne sauront pas ce que c'est que de se réveiller en pleine nuit pour ramasser le doudou tombé parterre ; de sentir leur gorge se serrer en regardant leur petit bout leur lâcher la main et s'avancer pour la première fois vers le portail de l'école ; de l'attendre quelques années plus tard sur le canapé jusqu'à 4h du matin et percevoir dans son regard une étincelle nouvelle, pudique, qui l'a fait grandir d'un coup.

Toutes ces belles histoires qui ne s'écriront pas, toutes ces aventures, tous ces projets avortés, étouffés dans l'oeuf.

 

Que se passe-t-il ? Comment en est-on arrivé là ?

Toujours les mêmes questions qui viennent titiller ces deux sentiments que je ne parviens pas à chasser.

Hier l'Afghanistan, l'Amérique, le Liban, la Côte d'Ivoire, l'Irak, la Syrie... à travers mon écran de télévision.

Aujourd'hui l'Europe, aujourd'hui mon pays.

Aujourd'hui j'ai peur et j'ai honte parce que la télé ne me protège plus, parce que ça se passe en bas de chez moi et plus de l'autre côté de la mer. Parce que ce sont mes plages, mes rues qui saignent. Parce que la flaque se répand jusque devant ma porte. Parce que tout d'un coup ça me réveille la nuit et ça m'empêche de dormir.

J'ai honte et j'ai peur que la bombe se rapproche de moi, qu'elle m'arrache un bras, une jambe, la bouche, le coeur. Qu'elle me prenne un membre de ma famille, un ami, mon amour. Qu'elle me prive d'un oeil, d'une oreille, d'une main. Qu'elle m'enlève tous mes livres, qu'elle brûle toutes mes pages, qu'elle me vole ma trompette. Qu'elle efface l'enfant que je dessine en secret et toutes les histoires que je voudrais lui raconter, qu'elle l'empêche de porter le nom que je ne lui ai pas encore donné.

J'ai honte et j'ai peur que le monde se crispe, se fige, se concentre en deux pôles qui se repoussent comme des aimants. Que toutes les plages, que toutes les rues se vident, que les portes encore ouvertes se referment et se cadenassent à double tour. Que l'on ait peur de son voisin parce qu'il porte une barbe, de sa voisine parce qu'elle cache ses cheveux, de lui qui aime les hommes, d'elle qui ne croit pas en dieu, de ces roulottes qui dansent autour du feu. Qu'il n'y ait plus d'espace libre, plus de banc sur lequel s'assoir en attendant de rencontrer quelqu'un pour lui raconter son histoire, son présent, ses rêves et ses illusions. Pour transmettre un bout de soi, un instant, un détail, un petit rien qui s'enrichit à chaque banc qu'il trouve.

 

Que se passe-t-il ? Comment en est-on arrivé là ?

Toujours ces mêmes questions qui me hantent.

 

Pourtant ce soir, je veux encore y croire. Je veux encore me dire que la vie est belle.

Sur la terrasse du café où je bois mon verre de vin, dans le tramway que je viens de prendre, dans le baiser fougueux que deux passagers ont échangé juste avant que j'en sorte. Dans la poussette qui frôle ma table, dans le regard insouciant de ces enfants qui font de la trottinette sur les quais, dans le courant de la Garonne qui continue de descendre inlassablement vers l'océan. Dans ce flot de sourires et de vie qui ne s'éteindront pas.

Oui, je veux encore y croire, ce soir, demain et le jour d'après.

Je veux croire dans mon espèce si complexe mais ô combien essentielle, dans sa force, dans sa richesse, dans son amour.

Parce qu'elle écrit des pages que nulle autre espèce ne serait capable d'écrire.

Parce que lorsqu'elle se met à chanter, à crier, à hurler dans son cornet magique, l'univers tout entier s'arrête et se retourne pour l'admirer.

Parce qu'alors elle me donne envie de grimper au sommet de la dune, de prendre mon élan et de sauter en ouvrant grand mes ailes vers l'avenir.

Parce qu'elle sait donner tant d'amour et le partager si fort quand elle veut qu'elle a le pouvoir de réduire en poussière toutes les bombes du monde...

 

La voisine, le 23/07/2016.



24/07/2016
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