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Une nouvelle copine

Aujourd'hui, grâce à mon chien, je me suis fait une nouvelle copine. Ginette, la quatre-vingtaine bien tassée.

Il ne le sait pas ça, Médor, mais moi je le dis : le chien, quel super vecteur de lien social !

 

Comme chaque matin, on se promenait tous les deux autour du pâté de maisons. Je m'apprêtais à pousser la porte du salon de coiffure pour prendre un rendez-vous, quand elle est arrivée droit sur nous. Comme mon chien est beau ! Qu'il est mignon ! Quel âge a-t-il ? Ah oui ? Il ne les fait pas. La sienne est décédée il y a huit ans, deux semaines après la mort de Fernand. La pauvre chienne n'a pas supporté. Ginette, elle, est restée.

Et ce matin, devant chez le coiffeur, elle m'a parlé de plus vieux qu'elle. Plus vieux et plus misérables. Moi qui la plaignais quand je la croisais quelquefois, clopinant, frêle petit oiseau des matins brumeux, entre la Poste et la boulangerie. Je me suis encore faite avoir par les apparences. Elle est pas si mal en point que ça la mamie et elle a toute sa tête, ou presque. En tout cas, elle n'a pas la langue dans la poche de son petit manteau élimé. Ça non, elle en a des choses à dire Ginette !

Non, elle ne me retarde pas, même si Médor n'est pas tout à fait d'accord avec moi. Il tire sur sa laisse en pointant la truffe vers la suite de la balade.

Comment est fait le monde ? Elle ne le comprend pas Ginette. Elle ne le comprend plus. Elle ne supporte pas de voir des petits vieux tendre la main devant la boulangerie. Rien que d'y penser, ça lui donne le frisson. Alors, elle va leur acheter un pain aux raisins, ou un steak haché, si le mendiant change de crèmerie.

Comment est fait le monde ? Elle ne le comprend pas. Maintenant c'est marche ou crève. Tant pis pour ceux qui ne mangent pas à leur faim. Elle ne supporte pas les commentaires des gens sur les pauvres. Elle ferait mieux de s'occuper de ses fesses et de sa maigre retraite de cheminote, qu'on lui dit. Alors elle les insulte dans sa barbe et les menace de son petit poing serré et tremblant. Les chiens sont plus humains que les hommes...

Malgré l'insistance de Médor à abréger la conversation, je n'ai pas su lui dire non quand elle m'a proposé de visiter son appartement. Je n'ai pas su refuser la porte ouverte de cette mémé renfrognée mais rigolote qui me rappelle un peu Lulu quand elle bougonne du haut de son balcon.

C'est que son appartement n'est pas comme tous les autres de la résidence. C'est l'appartement témoin, que ses "pestes de voisines" lui envient. Parce qu'il est mieux fichu et plus grand. Il a la baignoire quand les autres ont la douche et une cuisine spacieuse et un vaste séjour. Elles lui en veulent ses voisines, elles la jalousent, c'est normal. Pourquoi c'est Ginette qui a droit à l'appartement témoin ? C'est injuste. Mais Ginette, est-ce que c'est sa faute à elle ? Les autres n'ont qu'à se plaindre à Gironde Habitat et lui foutre la paix !

C'est vrai qu'il est grand cet appartement, Médor peut en attester. Bien sûr qu'il a pu entrer, et puis quoi plus encore ? Il est bien brave lui aussi.

Alors Médor et moi on a visité l'appartement témoin...témoin de la solitude, de la vieillesse, du temps qui passe. Je ne me suis peut-être pas trompée sur un point : Ginette est seule, ce grand deux pièces le lui crie au visage. Même Médor ne sait plus où se mettre, je sens bien que cet endroit le met mal à l'aise.

Pourquoi associe-t-on si souvent vieillesse et solitude ? Ma mamie à moi, elle n'est pas seule, bien au contraire et sa maison qui est dix fois plus grande ressemble à un moulin dont les pales ne s'arrêtent jamais de tourner.

Est-ce à cause de toutes ces "pestes", de tous ces "cons" à qui elle rend service sur ses petites jambes usées et qui ne le lui rendent jamais ? Comme cette sorcière du rez-de-chaussée, juste en dessous. Elle se mêle un peu trop de ce qui ne la regarde pas celle-là. N'empêche qu'il paraît qu'elle fait des trucs bizarres avec les esprits et les cartes à la nuit tombée... Ça n'empêche pas Ginette de lui ramener une baguette quand elle part à la boulangerie.

Elle est bien bête, elle le sait. Sa soeur n'est pas comme ça. Fernand le disait, elle ne se ressemblent en rien. Elle a essayé une fois pour voir si sa soeur accepterait de lui prêter 10€. La pauvre femme, ce jour-là, n'avait pas de monnaie sur elle.

Elle est bien bête Ginette, elle le sait. Mais c'est comme ça, elle n'y peut rien.

Comment est fait le monde ? Elle ne le comprend plus. Elle n'a pas été élevée comme ça. Quand elle était petite, sa mère lui interdisait de manger ses carrés de chocolat devant les enfants qui n'en avaient pas. Elle devait croquer dans son quignon de pain sec, si sa mère n'offrait pas du chocolat à tous ses petits copains.

Pendant qu'elle me raconte la troisième version de son histoire, j'essaie d'imaginer le visage de Ginette quand elle était jeune. Je n'y parviens pas. Je cherche dans la faible lueur qui brille encore un peu dans ses yeux, mais l'heure tourne et Médor s'impatiente. Je réunis alors toutes mes forces et mon courage pour trouver le moyen de prendre congé de Ginette qui dit au revoir à l'infirmière passée lui porter ses médicaments. Elle m'a présentée comme une amie et a mis en garde l'infirmière : Médor peut mordre, Médor monte la garde ici désormais !

Comment refermer la porte de cette petite mamie qui me l'a ouverte ce matin, comme ça, pour parler un peu entre copines, pour être moins seule quelques heures ?

Je me lève malgré tout. En me dirigeant vers la sortie, je l'écoute me raconter sur quels boutons elle appuiera quand je sonnerai depuis en-bas, la prochaine fois que je viendrai. Parce que je reviendrai, pas vrai ? Et Médor aussi. Elle me donnera des oeufs de la ferme de son neveu. Elle me les donnera à moi et pas à tous ces ingrats qui ne savent pas dire merci.

Je descends les escaliers, un petit sourire triste au coin des lèvres. Retournerai-je voir Ginette un de ces jours ? Se souviendra-t-elle de moi ? Aurai-je l'envie et la force d'écouter les mêmes histoires dans cet appartement gris ? Je n'en sais rien.

 

En attendant, c'est la seule qui ne compare pas mon chien à un vieillard, qui le trouve même en forme. Alors, rien que pour ça, Ginette c'est ma copine !

 

La voisine, 24-26/05/2016.



26/05/2016
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