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Le saule pleureur (2)

          ... Le chien se raidit davantage et se demande s'il ne serait pas temps de lancer l'alerte et battre en retraite. Le vent fait frémir les lianes d'osier et une fine lueur transperce le rideau, dessinant plus précisément les contours de l'ombre qui se déploie. Il distingue des mains puis des jambes. Enfin une tête se relève.

L'animal et la petite fille restent un instant immobiles l'un en face de l'autre dans la demie pénombre. Un nouveau souffle d'air agite les branches et la lumière du jour éclaire le visage de l'enfant encore engourdi de sommeil.

— Que fais-tu là ? demande le chien en desserrant la mâchoire.

La mine boudeuse ne répond pas. Il s'assoit et reprend :

— Les enfants ne dorment pas sous les arbres normalement.

— ...

— Tu ne veux pas me parler ?

— Ce n'est pas un arbre ! lance la fillette.

— Alors qu'est-ce que c'est ?

— C'est une forteresse.

— Une forteresse ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Un endroit qui te protège contre tes ennemis, rétorque-t-elle.

— Ah...

— Il ne peut rien t'arriver quand tu es dans ta forteresse, ajoute-t-elle en le snobant du regard.

— Tu as des ennemis ?

— Parfois.

— Et en ce moment, tu en as ?

— Ben oui voyons ! Sinon je ne serais pas là.

Elle hausse les épaules. Les oreilles dressées, le chien scrute autour de lui.

— Je ne vois rien de dangereux, où sont-ils ?

— Qui donc ?

— Tes ennemis !

Quelle étrange petite fille, qui connaît déjà tant de choses et semble pourtant si loin de lui. Elle ne le regarde même pas quand elle lui parle.

— Sache, petite boule de poils, que les ennemis ne sont pas nécessairement visibles et encore moins au premier coup d'oeil.

— Mais alors, comment sais-tu que ce sont tes ennemis ?

La fillette soulève un sourcil. Chacun d'eux reste perplexe. Puis le chien déclare fièrement :

— Dans ce cas, je ne suis pas ton ennemi puisque je suis entré dans ta forteresse. Et tu ne m'as même pas entendu !

— Bien sûr que tu n'en es pas un, réplique-t-elle, tu n'es qu'un chien. Et je t'ai entendu, c'est même toi qui m'as réveillée alors que je dormais tranquillement.

— Tu sens bon, lui dit-il maladroitement en baissant la tête. Presque aussi bon que la viande qui grille devant la maison.

Il relève la truffe et la pointe vers l'extérieur.

— Tu ne sens pas ?

La petite fille reste muette. Elle ne sent rien.

— Tu ne veux pas me dire pourquoi tu te caches ici ?

— A quoi cela te servirait-il ?

— Je pourrai peut-être t'aider, te défendre. Je suis un chien, je peux devenir féroce si je veux !

Il hérisse le poil du sommet de son crâne jusqu'au bout de la queue et se met à gronder méchamment en montrant ses crocs blancs.

— Mes ennemis ne craignent pas les toutous comme toi. Crois-moi, ajoute-t-elle d'un ton plus grave, tu ne me serais d'aucune utilité...

 

La voisine, 26/04-14/06/2015.

 

* Liste d'honneur du concours de nouvelles 2015 (Editions Contre-Ciel).

 



11/09/2015
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