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Le saule pleureur (3)

     ... Tous deux se taisent un long moment. De l'autre côté des remparts, le soleil arrose le parc tout entier. Du monde s'est attablé sous le poirier en fleurs et déguste une royale côte de boeuf dans une cascade de cris, de rires et de tintements de verres.

— Tu ne vas pas les rejoindre ? demande l'animal en dressant de nouveau les oreilles au bruit des couverts dans les assiettes. Tu entends, ils mangent ! s'exclame-t-il en se léchant les babines.

— Pas faim, répond la fillette.

— Ils vont te chercher.

— Pas faim, répète-t-elle.

— Tu n'auras qu'à me tendre ton assiette sous la table, suggère-t-il en remuant la queue et en bavant de plaisir à cette idée.

Mais la petite fille ne bouge pas. Elle demeure assise contre le tronc, semblant une nouvelle fois se fondre dans l'écorce, les yeux dans le vague. Trépignant d'impatience dans l'ombre, le chien reprend :

— S'il te plaît, va les retrouver ! Cette côte de boeuf était si appétissante sur les braises... Et j'ai si faim !

Il lui lance son plus attendrissant regard, celui qui faisait craquer le coeur de ses maîtres, lorsqu'il en avait, même après une grosse bêtise.

— Laisse-moi tranquille à la fin ! Tu n'as qu'à y aller toi, qu'est-ce qui t'en empêche ? Et puis d'abord, je ne t'ai jamais demandé de rester avec moi.

Elle lui tourne le dos, les bras croisés sur ses genoux.

— J'y suis déjà allé, on ne veut pas de moi là-bas. Ils m'ont chassé à coups de pied et de mots pas vraiment gentils, du moins de ceux que j'ai compris...

L'enfant se retourne doucement vers le chien. Elle qui jusque-là avait à peine effleuré des yeux la brave bête s'intéresse soudain à lui.

— Qu'est-ce qu'ils t'ont dit ?

— Oh, tu sais, je ne me souviens plus très bien, bredouille-t-il. Quelque chose comme "Ouste, du balai sale bête ! Mais à qui est ce chien ?" Je crois aussi que quelqu'un a dit que je ne sentais pas très bon et qu'il fallait m'éloigner de la viande et des enfants... Je n'ai pas très bien compris pourquoi...

La fillette fronce les sourcils et se redresse en scrutant l'animal. A l'extérieur de la forteresse, le repas va bon train. Quand un prénom retentit.

— Tu entends ? On dirait qu'ils t'appellent. Je crois qu'ils s'inquiètent de ne pas te voir arriver.

Elle reste immobile, le regard fixé sur lui, l'esprit ailleurs.

— Tu n'as pas peur qu'ils te grondent si tu ne leur obéis pas ?

— ...

— Une fois j'ai vu une maman très en colère après son petit garçon qui ne l'écoutait pas. Elle hurlait si fort, mes pauvres oreilles s'en souviennent encore !

Il se met à rire en repensant à cette histoire mais aperçoit le visage sombre de l'enfant. Elle relève les yeux vers le rideau de feuilles comme si elle visait ce qui se passe derrière.

— Ce sont eux mes ennemis, lâche-t-elle.

— Qui donc ?

— Ceux que tu entends appeler. Ceux qui t'ont chassé. Ils sont NOS ennemis, ajoute-t-elle en plongeant son regard noir dans celui du chien.

— Nos ennemis ? Mais ce ne sont que des humains. Je connais bien les humains, j'en croise tous les jours. Ils ne sont pas dangereux. Certains ont parfois un comportement étrange et il est vrai que l'on ne sait pas toujours comment ils vont réagir. Mais ce ne sont que des humains, comme toi. Pas nos ennemis...

— Je t'ai déjà dit que l'ennemi pouvait prendre différentes formes, coupe-t-elle sèchement. On ne le voit pas tout de suite, on croit pouvoir lui faire confiance, on ne perçoit pas immédiatement le danger en lui. Et lorsque l'on s'en rend compte, il est trop tard. Le loup est entré dans la bergerie. Toi, tu n'es pas un loup. Et moi, je ne suis pas comme eux !

La truffe dubitative et préoccupée, l'animal écoute attentivement les mots de la fillette. Il n'a pas l'habitude de se poser autant de questions. Cela lui était arrivé une fois, il y a bien longtemps, quand on lui avait passé son premier collier autour du cou. Il se souvient de ce que lui avait dit un congénère errant croisé par hasard sur un trottoir : "Méfie-toi mon frère, c'est le début des problèmes !"

Cette enfant est si sûre d'elle. Il a envie de la croire mais elle l'intrigue, lui fait même un peu peur. Après tout, c'est une humaine comme les autres même si elle ne veut pas le reconnaître. Il ne voit pas bien la différence entre elle et le boucher du village. Et si comme elle l'affirme, un ennemi peut se cacher sous les traits d'un humain, ne doit-il pas se méfier d'elle aussi ?

— Dans ce cas, comment peut-on savoir à qui on a affaire ?

— On ne peut pas.

Cette phrase fouette les oreilles du chien.

— Mais cela signifie que je ne peux faire confiance à personne...

— Exact !

Le corps tout entier de la pauvre bête s'aplatit.

— La seule façon de se protéger, c'est cette forteresse. Ici on ne risque rien.

Telle une reine dominant son empire, elle embrasse du regard toute l'ombre qui règne sous le saule pleureur.

— Je n'en ai pas, moi, de forteresse...

— Elle est aussi à toi si tu veux. Nous formons une équipe maintenant.

Elle tend la main vers l'animal avachi sur le sol. Il relève les yeux vers elle :

— Tu crois vraiment que quelques branches peuvent nous défendre contre tous ceux qui nous font du mal ?

— Oh oui ! Ils n'aiment pas s'approcher de cet arbre et ramper à quatre pattes. Ils trouvent cela stupide et sans intérêt. Fais-moi confiance, notre muraille est infranchissable.

Ces mots réconfortent le chien sur le point de se laisser tenter. Mais avant, il reste quelques petits détails à régler...

 

La voisine, 26/04-14/06/2015.

 

* Liste d'honneur du concours de nouvelles 2015 (Editions Contre-Ciel).


 



04/10/2015
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