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Lulu (4)

     — J’espère que je ne vous réveille pas. Vous avez vu cet orage ? J’étais inquiète, je venais voir si tout allait bien.

— A votre avis, grince Lulu.

— C’est qu’il y a eu de sacrés dégâts dans la nuit, reprend Odette en avançant vers la cuisine. Vous n’avez pas encore déjeuné je présume. En chemin j’en ai profité pour acheter des croissants. Je vais faire du café.

— Je préfère les biscottes.

— Des dizaines de maisons ont été inondées, des routes se sont éventrées, des ponts se sont effondrés. Il paraît qu’il y a de nombreux blessés… Où sont les filtres déjà ?

— Et pourquoi pas des morts tant que vous y êtes ! Il n’y a plus de filtres, vous avez oublié d’en racheter. De toute façon, je prends de la Ricorée.

— Je ne plaisante pas. Allumez la télé, vous verrez. On ne parle que de ça.

Après plusieurs tentatives, l’écran refuse de se mettre en marche.

— Il a dû griller avec l’orage, c’est embêtant…

— Tant mieux, je n’aurai plus à subir ces horreurs !

— C’est fou comme une tempête balaie tout, comme ça, d’un coup de vent. Et l’instant d’après, tout redevient calme. Il ne reste plus que de la boue et des gravats comme seules traces de son passage. Ouvrez le store, vous allez voir comme il fait beau ce matin.

— Ouvrez-le donc vous-même ! Voilà à peine 10 minutes que je suis debout et vous me fatiguez déjà avec vos histoires.

Odette achève de préparer le petit-déjeuner, pose le plateau sur la table de la salle à manger puis presse le bouton du volet roulant.

— Allez, relève-toi maudite machine !

— On dirait bien qu’il a pris la foudre lui aussi, siffle Lulu dans un sourire narquois. C’est ça le progrès !

— Qu’est-ce que c’est que cette tache ? J’ai lavé les vitres hier !

— Une mouche qui dérangeait Jean-Sébastien pendant sa sieste, répond Lulu distraitement en trempant une biscotte dans sa tasse. Et mes gouttes, vous ne me les avez pas données.

— Vous en prenez encore ? Je pensais que le médecin vous avait dit d’arrêter.

— Vous me faites rire, vous et les médecins, ça se voit que ce n’est pas vous qui souffrez ! C’est sûr, quand tout va bien chez soi, on ne regarde pas par la fenêtre.

Sous la lumière blafarde du lustre, le petit déjeuner se poursuit en silence, interrompu par quelques léchages et bâillements aigus du vieux chien.

— Il faut trouver un moyen d’ouvrir ce volet, finit par dire Odette.

— Cessez de vous entêter, il est en panne. Vous vous y connaissez en stores électriques ?

— Vous n’allez tout de même pas rester dans le noir tout le week-end. Je vais appeler un dépanneur.

— Pas question ! Ça va me coûter une fortune. Et puis comme ça, Jean-Sébastien ne nous cassera pas les oreilles à la vue des passants.

— Personne ne vit enfermé dans le noir. Les plantes par exemple…

— Je ne suis pas une plante ! s’énerve Lulu. Je vous dis que ça me convient parfaitement. D’ailleurs, j’aurais dû y songer plus tôt. Et maintenant, vous pouvez y aller, je n’ai pas besoin de vous.

— Pas avant d’avoir passé un coup d’éponge sur ces carreaux dégoûtants…et d’aspirateur, ce chien perd les poils à une vitesse !

A la fin de la matinée, la maison est nettoyée, briquée, dépoussiérée de fond en comble. Jean-Sébastien commence à piétiner devant la porte.

— Voilà une bonne chose de faite, soupire Odette en s’essuyant le front. Qu’est-ce qu’il fait lourd dans cette pièce. Ça ne vous dirait pas d’aller faire un petit tour ? Je crois qu’il est l’heure de sortir le chien.

— Il n’y a qu’à lui ouvrir la porte pour qu’il aille faire ses besoins dans la cour.

— Pauvre bête, il aimerait certainement mieux aller galoper dans l’herbe.

— Allez-y vous ! Moi je reste là !

Odette s’assoit sur le canapé face au fauteuil où la vieille femme est assise.

— Lulu, ça fait combien de temps que vous n’êtes pas sortie, ne serait-ce que pour aller récupérer le courrier ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous savez bien que je ne peux pas marcher.

— Vous ne pouvez pas, ou vous ne voulez pas ?

La vieille se raidit. C’est bien la première fois que sa belle-fille ose lui parler ainsi. Elle tourne la tête vers la fenêtre barricadée. Odette, poussée par cet élan d’audace, poursuit.

— Qu’est-ce qui vous fait peur à l’extérieur Lulu ?

— Vous divaguez ma chère ! La chaleur probablement.

— Inutile de mentir. On ne se ment pas éternellement à soi-même…

— Qu’allez-vous chercher ? C’est vous qui avez un problème ! Mon fils vous a quittée il y a presque 10 ans et vous restez là, accrochée à je ne sais quoi, fidèle au poste comme un chien sur une aire d’autoroute. Qu’attendez-vous à la fin ?

— C’est vrai, répond Odette, Piotr est parti et je n’ai pas refait ma vie. Je n’aurai pas d’enfants, il est trop tard pour ça. A la place, je m’occupe d’une vieille dame aigrie et de son chien tout aussi acariâtre que je lui ai offert croyant qu’il égaierait un peu sa vie. Je me suis trompée, comme je le fais si souvent, n’est-ce pas ? Je ne suis pas très maligne, peut-être même un peu sotte. Je regarde des émissions stupides et je suis trop naïve. Mais je sais au moins une chose. Derrière le store usé de ces yeux que je côtoie depuis plus de 20 ans, il y a une autre Lulu, une Lulu qui sourit. C’est elle que j’attends.

Le regard toujours pointé sur le volet fermé, Lulu cligne nerveusement des paupières, comme pour éponger les gouttes brûlantes et acides qui se pressent sur le rebord de ses yeux. Elle ne dit rien. Elle ne trouve pas de mots, de ces mots secs, froids, blessants qui lui viennent pourtant si facilement d’habitude. Mais pas cette fois-ci. Odette, le cœur battant jusque dans ses tempes, tente de reprendre sa respiration en fixant le dos ratatiné dans son fauteuil. La pendule sonne midi. Aussitôt Jean-Sébastien bondit sur ses pattes et se plante devant la porte en gémissant...

 

La voisine, 16-23/06/2015.



25/11/2015
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