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L'été s'enflamme

Samedi 6 septembre, terrasse du Cajou, verre de Graves, cigarette.

L'été s'enflamme. Encore un peu.

Je viens de passer plus d'une heure au téléphone avec ma meilleure amie. Comme c'est bon ! Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas parlé. Comme ça, chacune d'un côté de l'Atlantique. Avec les cris de son petit derrière elle. Avec sa voix qui ne change pas. Depuis plus de 30 ans. Avec nos questions qui ont évolué. Depuis tout ce temps. Comme c'était bon de la retrouver ! Comme toujours. Comme si la dernière fois datait d'hier.

L'été s'enflamme encore un peu.

"  T'as des frères te soeurs, toi ?"

Les terrasses sont pleines, les épaules dénudées comme au mois de juillet. Si la nuit ne venait pas si vite, on en oublierait que l'automne nous guette au coin de la rue.

22h49. Ma meilleure amie part à la plage. Ça sent les gambas et les frites autour de moi. Mais je n'ai pas faim, ce soir encore.

Je crois que je suis en colère et que toutes mes petites voix le sont aussi. Pourquoi au juste? Pourquoi se tournent-elles le dos depuis quelques jours ? Pourquoi a-t-il fallu partir voir le soleil se coucher sur l'océan pour apaiser les tensions ? Pourquoi a-t-il fallu faire le ménage dans la maison pour ne pas m'approcher de ma plume ? Que s'est-il donc passé pour que la vie soit belle de si loin ?

" Tu peux me tutoyer ! "

Un carrefour. Une nouvelle croisée des chemins. Et un puits. Au fond duquel se reflète la lune. Elle ne m'a pas fait de clin d'oeil ce week-end. Je l'ai peut-être trop attendue. J'ai peut-être trop compté sur elle et pas assez sur moi.

Le couple à côté de moi parle trop fort, je n'arrive pas à me concentrer. Sur ma colère, sur le carrefour, sur le puits.

Quelque part ailleurs, on se marie. Quelque part ailleurs, on m'oublie.

Des bulles s'échappent de la fenêtre en face.

Quelle est ma place ? Quelle est ma bulle ? Quelle est ma route ? Pourquoi ces chaînes réapparaissent alors que l'été s'enflamme? Pourquoi son absence m'est-elle si insupportable cette fois ?

" Mes cousines, elles sont un peu obèses."

Mes petites voix se font la guerre, assises autour du puits. Le lien qui les unissait menace de se rompre. Elles se reprochent des milliers de choses. Comment les apaiser ? Comment retrouver l'osmose qui nous a rendues si fortes ? J'ai dû dire ou faire quelque chose qui ne leur a pas plu. L'une fait claquer des maillons en fer dans ses mains ; une autre se caresse le menton avec une plume ; une autre encore semble perdue dans des calculs d'apothicaire. Elles ont toutes les pieds dans le vide, prêtes à sauter.

Seule une continue de regarder en l'air à la recherche d'un signe, d'un battement de cil, d'un sourire. D'une main, d'une voix, toujours les mêmes, posées sur mon front, soufflant dans mon cou, me disant que ça va aller, que je n'ai rien à craindre, que je ne suis pas perdue. Que ce n'est pas ma faute.

Mais les chaînes résonnent, la plume m'irrite, les questions me bousculent.

Et la lune n'est pas là. Son sourire et son regard d'argent sont tournés ailleurs, loin de moi.

" A moment donné, tu es humain et t'attends..."

Mon téléphone me le rappelle cruellement.

Ce soir, les gens autour de moi ne sont plus mes amis. Ils me narguent tous avec leurs rires et leurs conversations interminables. Avec leurs baisers et leur complicité. Avec ce soir d'été si doux à la terrasse des cafés. Avec leurs promesses et leurs illusions.

A quelle heure est le dernier tramway ?

Quelque part ailleurs, on se marie et j'aimerais bien y être.

Quelque part encore ailleurs, un enfant fait des châteaux de sable et j'aimerais être avec sa mère.

Je vais bientôt rentrer. Ici, il fait nuit. La plage est loin, la fête aussi.

Si un oiseau venait se poser sur ma table, je m'accrocherais à ses ailes et partirais avec lui. Je ne lui dirais rien de ma colère. Je me contenterais de le serrer très fort en contemplant les lumières de la ville en dessous de nous. D'admirer comme la vie est belle en bas, sous mes pieds qui ne touchent plus terre. Je laisserais le vent fouetter mon visage et mes cheveux grisonnants, en me disant que même si je ne la vois pas, la lune n'est pas loin, juste au-dessus.

" Je ne devrais pas douter de moi, parce que je sais que je suis capable."

0h04. Mon téléphone s'endort. Mon verre est presque vide. Je ne veux pas rentrer à pied.

 

La voisine, le 06/09/2014.



26/08/2015
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