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Une rivière qui coule

Vendredi 14 mars à ma table du Cajou.

Revenue aux sources, au point de départ de cette histoire que j'écris depuis un peu plus d'un mois.

"Tu sais ce que tu vas prendre déjà ?"

Quelle histoire suis-je en train d'écrire ? Est-ce une histoire ? Ne serait-ce pas plutôt le dessin d'un ruisseau, d'une rivière, d'un torrent qui coule, qui file, qui galope au fil des jours, descendant de l'hiver pour rejoindre le printemps ?

Il y a un peu plus d'un mois, il faisait frais, la pluie ne cessait de tomber sur la ville. Cela fait une semaine que le soleil s'est assis sur les toits pour nous regarder vivre. On dirait qu'il est bien. Peut-être que le spectacle lui plaît de là où il est. Je pense que je serais bien moi aussi, assise au-dessus de la ville grouillante, perchée sur ma terrasse à contempler le monde qui se remet à sourire.

Le dessin d'une rivière, le portrait d'une ville, le tableau d'un instant de vie qui ne sait pas faire autre chose qu'être belle.

"Je prends pas de risque en fait."

Il n'y a rien à faire.

Même lorsqu'elle m'attache, me questionne, m'emporte, me fait attendre, me berne, me chauffe les joues, me gèle les pieds. Même lorsqu'elle se joue de moi, me réveille en pleine nuit, me laisse seule, me projette contre de nouveaux visages.

Même lorsqu'elle cherche à me perdre, me met face au miroir, me lance des défis, tend le pied pour que je trébuche.

Il n'y a rien à faire, elle est trop belle !

C'est mon amie et quoi qu'il arrive, j'ai envie de la suivre. Elle peut me dire ce qu'elle veut, me faire les yeux doux, me tourner le dos, me promettre des choses, se défiler, me tendre la main, faire comme si on ne se connaissait pas. Désormais elle est en moi et elle est belle, comme moi.

Parce que, sans le savoir peut-être, elle me dit tous les jours que ce n'est pas ma faute. Parce qu'elle me prend comme je suis et avance avec moi, sans m'attendre, sans me presser. Parce qu'il a suffi d'une petite phrase pour qu'elle comprenne mon histoire, qu'elle la mette dans sa poche et continue de marcher.  Parce qu'elle n'a pas peur de là où elle va. Parce qu'elle le sait depuis le début. Parce que dans ce court laps de temps qu'on lui octroie, elle n'a qu'une chose à faire : se trouver belle et profiter.

Qu'importe demain. Qu'importe le soleil ou la pluie. Elle est là, maintenant, aujourd'hui. Elle n'a pas le temps de se poser de questions. Elle n'a pas le temps de dormir. Elle connaît sa chance. Elle connaît son pouvoir. Il est rare, éphémère et c'est bien cela qui la rend irrésistible et qui me donne chaque matin, chaque nuit envie de me serrer contre elle, de mordre à ses lèvres, de laisser mon corps tout entier la suivre où qu'elle aille : au coin de la rue ou au bout du monde.

Les aiguilles tournent comme les vents. Est-ce que j'avance au même rythme ? Que suis-je en train d'écrire ?

Ne serait-il pas temps de rentrer me coucher ? Ne serait-il pas temps de reprendre un rythme, n'importe lequel mais ralentir un peu la cadence de ces derniers jours, entrecoupée, discontinue, incohérente parfois ?

Il y a un peu plus d'un mois, je savais que j'avais changé. Je continue de me surprendre tous les jours. Je continue de tenir le volant, prendre des virages, me moquer de l'horloge. Et devenir plus forte. Grandir, encore et encore.

" Comment ça se fait qu'ils vous ont payé une nuit d'hôtel en plus ?"

Mon corps est fatigué, mais il tient toujours. Pourtant il boit du vin, fume trop, mange n'importe comment. Il marche en pleine nuit sans s'arrêter de parler, il ne respecte plus les heures des repas, il ne dose plus rien.

Mais ce soir encore il est là, avec moi. Il ne se plaint pas et me suit comme je suis la vie.

Je ne le ménage pas, ne m'occupe pas beaucoup de lui ces temps-ci. On dirait qu'il ne m'en veut pas. Au contraire je crois même qu'il rit aux éclats, de jour comme de nuit. Il ne peut s'empêcher lui aussi de crier à qui veut l'entendre qu'il est heureux comme ça, plein de rhum et de tabac. Plein de fatigue, de sucres lents ou rapides. Plein de ce repos que je ne lui donne pas, de ces émotions dont je l'emplis et le fais déborder.

Mais ce soir encore il est là, avec moi et me suit fièrement.

"Combien de cafés ?"

Il accepte mes nuits entre parenthèses, mes abus, mes absences. Il accueille les regards des gens sur ma plume, mon nouveau visage, mes nouvelles formes. Il combat pour moi le froid dont je ne me soucie guère. Il oublie les virus, les microbes et fait comme un rempart autour de moi pour prolonger mon rêve.
Il regarde le réveil à ma place, travaille quand j'ai envie d'aller me coucher, étouffe la douleur de mes pas nocturnes improvisés.

Fidèle comme une ombre, il nage à mes côtés dans la rivière qui coule, qui coule...

 

La voisine, le 14/03/2014.

 



30/07/2015
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