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La peur au ventre

 

J’avais peur de manger. J’avais peur d’être heureuse. Trop heureuse d’un coup. Peur de ce qui vient après le bonheur. D’être déçue, affreusement déçue que ce soit déjà fini. J’avais peur de profiter de la vie. De savourer le moment où l’on est bien sans rien penser d’autre, sans se poser de questions. J’avais peur de mon corps car il me disait des choses que je ne voulais pas entendre. J’avais peur de la solitude mais je m’éloignais moi-même du monde extérieur. Je vivais dans le mien. Plein d’angoisses, de doutes et de douleurs.

Je ne vivais plus la même vie, je ne voyais plus les mêmes choses.

Je ne faisais que penser, penser au malheur, à la nuit, à la maladie. J’avais peur de la pluie. Peur de l’hiver et des portes fermées. J’avais peur de ma chambre et de la nuit pleine de cauchemars. J’attendais le printemps avec impatience. Le printemps avec ses matinées ensoleillées et ses parfums de fleurs en éveil. J’attendais ce réveil qui ne venait pas.

Je ne vivais plus la même vie, je ne voyais plus les mêmes choses.

Je me détachais de plus en plus de ce corps qui ne me répondait plus. J’avais peur de lui et de  ce qu’il me disait. Je voulais le chasser tant il me faisait horreur. Je voulais oublier qu’il existait. Et tous ces corps autour, qui vivaient normalement. Qui me montraient combien j’étais loin d’eux, loin de ce monde. J’avais peur de m’en rapprocher. Je n’osais plus bouger.

Je ne vivais plus la même vie, je ne voyais plus les mêmes choses.

J’avançais tant bien que mal au son des aiguilles de la pendule. Elles me faisaient peur. Elles résonnaient aux quatre coins de ma maison et de mon esprit. Ce chant infernal de l’ennui qui me prenait aux tripes. Ce rythme angoissant du temps qui passe et ne reviendra plus. Temps gâché, perdu, qui n’a servi à rien. J’avais peur de ce sentiment de culpabilité. Quand la terre tourne et qu’on la laisse filer. Parce qu’on a peur. Parce qu’on ne s’y sent plus en sécurité.

Je ne vivais plus la même vie, je ne voyais plus les mêmes choses.

J’oubliais même parfois que j’étais là. J’avais peur d’écrire. De faire sortir mes questions et mes angoisses. J’avais peur que les mots ne veuillent pas m’obéir. Qu’ils n’en fassent qu’à leur tête et m’accablent encore plus de douleur. J’avais peur de manquer d’inspiration, d’avoir perdu mes idées, mon imagination. Je n’osais même plus la chercher, l’appeler. Il me semblait l’avoir elle aussi laissée dans l’autre monde, avec tout le reste.

Je ne vivais plus la même vie, je ne voyais plus les mêmes choses.

Je comprenais tout le contraire de ce que me disait mon corps. Alors qu’il sonnait l’alarme pour me pousser à me battre, je croyais qu’il m’annonçait la fin, qu’il ne voulait plus de moi. J’avais peur de manger. D’être heureuse. J’avais peur de la vie. Et je ne craignais pas la mort. Je m’en suis même rapprochée parfois. Je me prenais à croire qu’elle pourrait devenir mon amie et me soulager de mes peurs.

Je ne sais pas d’où sont venus tous ces fantômes.  Ce que je sais, c’est que le printemps finit toujours par arriver.

Et ce matin, je mange une pomme…

 

 

La voisine, le 14/06/2005.



01/08/2014
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