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Lulu (1)

     — C’est fou ce que ces vitres peuvent être sales ! Je les ai pourtant lavées mardi. Trois jours plus tard, c’est comme si je n’avais rien fait !

Odette soupire en s’essuyant le front et jette un coup d’œil à la pendule du salon. Bientôt 12h30. Elle descend de la chaise, ferme la fenêtre et se dirige vers la cuisine. Jean-Sébastien lève à peine les yeux lorsqu’elle passe devant lui.

— Je vais vous faire une bonne salade de crudités. Avec cette chaleur, je parie que ce n’est pas le cassoulet qui vous tente…

— Si justement, rétorque Lulu. Vous avez peut-être chaud, vous, à gesticuler dans tous les sens, mais pas moi. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être vieille. Ça vous est égal que l’on se gèle devant la télévision pendant que vous ouvrez grand les fenêtres.

— Je peux vous assurer qu’il fait plus chaud dehors que dedans. Si vous avez froid, pourquoi n’iriez-vous pas faire une promenade après manger ?

Lulu hausse les épaules en secouant la tête. Moi, aller dehors, cette pauvre Odette perd la boule ! Je peux à peine marcher.

— Je vous accompagne si vous voulez, propose Odette qui a entendu les grognements de la vieille dame.

— Préparez­-moi votre fichue salade au lieu de dire des bêtises ! conclut Lulu, les yeux toujours fixés sur le poste de télévision.

Aux informations régionales, on annonce un plan de restructuration dans une entreprise de 300 salariés. Certains partiront en retraite anticipée, d’autres iront pointer au  Pôle emploi. La grève des transports en est à son 4ème jour et un maire-député-ministre assure les yeux dans les yeux qu’il est blanc comme neige.

— C’est ça, aussi blanc que mes cheveux, ricane Lulu. Entre ça et les grévistes, je me demande bien où va le monde.

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous ne prenez pas le bus, vous ne sortez même pas.

— Je ne dis pas ça pour moi. Ce n’est pas moi qui vais devoir courir aujourd’hui encore d’un bout à l’autre de la ville.

— Ne vous inquiétez pas pour moi Lulu, je ne vais pas me plaindre, j’ai du travail moi au moins…

La vieille horloge sonne 12h30. Aussitôt Jean-Sébastien se redresse et se précipite vers la fenêtre. De l’autre côté, le facteur arrête son vélo jaune devant le portail.

— Jean-Sébastien, tais-toi ! crie Odette.

Mais le chien continue de hurler, debout sur ses pattes arrière en grattant les vitres.

— Arrête ! Tu vas mettre des traces partout !

— Chut ! C’est malin, je n’ai pas entendu ce qu’ils disaient à la météo, maugrée Lulu.

Le facteur enfourche son vélo et disparaît, emportant avec lui l’éphémère agitation de la maison. Odette dépose un plateau sur la table de la salle à manger.

— Votre repas est prêt. Je vous laisse. A mardi !

La porte d’entrée claque. Lulu, Jean-Sébastien et la télé se retrouvent seuls. La vieille femme s’attable devant sa salade, sous le regard envieux du chien.

J’aurais préféré un cassoulet. Cette Odette, elle fait tout de travers. Elle a chaud quand il fait froid, elle sourit quand on la rabroue, elle lave ce qui ne s’efface pas. Elle reste là, alors que mon fils est parti. Elle aurait pu refaire sa vie ailleurs avec un homme qui l’aurait aimée et lui aurait donné des enfants, puisqu’elle aime les enfants. Mais non, elle s’entête à venir deux fois par semaine, à passer l’aspirateur, faire les courses, la cuisine et rendre les carreaux de mes fenêtres plus transparents qu’ils ne sont !

Une goutte de bave tombe de la babine de Jean-Sébastien.

Et elle m’a affublée de ce cabot acariâtre et empoté ! En pleine canicule, elle m’a porté cette boule de poils puante pensant qu’elle changerait ma vie. Mais ma vie a changé bien avant. Odette n’y comprend vraiment rien...

 

La voisine, 16-23/06/2015.

 



02/11/2015
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